17 octobre 2025
Le désir comme urgence
La psychanalyse naît de la rencontre d’un médecin, Freud, avec l’hystérie, celle des jeunes femmes frustrées de la Vienne impériale vieillissante.
« La psychanalyse naît de la rencontre d’un médecin, Freud, avec l’hystérie, celle des jeunes femmes frustrées de la Vienne impériale vieillissante. Ces personnes perturbées, Freud va tenter de les comprendre en se laissant saisir par leurs mots et leur subjectivité. Une longue correspondance avec Wilhelm Fliess va lui servir d’auto-analyse, sa recherche, sa recherche reposant autant sur les délires de ses patients que sur ses propres rêves et souvenirs. C’est ainsi qu’il va d’abord émettre l’hypothèse d’une séduction traumatisante dans l’enfance pour expliquer la névrose, avant d’y renoncer et de pencher pour un fantasme de séduction, ouvrant ainsi la porte toute grande du mystère de l’inconscient, chaudron où marinent les pensées refoulées. Au cours de ce voyage, il va définir les pulsions, la libido, les phobies, le complexe d’OEdipe.. En se réservant toujours le droit d’évoluer. « Puis-je vous donner un conseil ? Quand vous lisez des travaux analytiques, prenez bien garde à la date de leur composition » dit-il un jour au psychanalyste américain Smiley Blanton (1882-1966), qui le rapporte dans ses mémoires (journal de mon analyse avec Freud). » in La psychanalyse après Freud, textes fondamentaux.
En 1885, effectivement Freud, médecin autrichien de 30 ans obtient une bourse d’études en France et devient un élève de Charcot. Quatre ans plus tard, il se rend à Nancy et passe quelques mois dans le service de Brenheim. Il assiste à des séances d’hypnose qu’il avait lui-même faites à Vienne en 1881 et 1882. Freud et Breuer avaient soigné une jeune fille de 21 ans qui présentait de graves troubles hystériques à la suite de la mort de son père, en particulier des troubles de la mobilité oculaire et de la vision (sans aucune lésion organique).
Ils hypnotisèrent la jeune fille et obtinrent d’elle des révélations intéressantes.
Par exemple, elle raconta une scène avec son père pendant laquelle, ayant envie de pleurer, elle retint ses larmes pour ne pas l’impressionner, contractant douloureusement ses paupières. Ayant retrouvé sous hypnose l’origine psychologique du symptôme, elle en est délivrée.
En somme, dès que le souvenir obsédant est retrouvé, dès que l’inconscient redevient conscient, l’état mental s’améliore.
Freud et Breuer avaient découvert une vraie méthode de « purification » qu’ils nommèrent cathartique.
Le film de David Cronemberg « A dangerous method » reprend l’histoire passionnante de Sabina Spielrein, cette jeune femme amenée dans la clinique du jeune psychiatre suisse Karl Gustav Yung car elle souffrait de symptômes hystériques. Elle en guérit et devint une célèbre psychanalyste pour enfants.
Freud établit que les hystériques à l’époque devait souffrir d’un manque cruel de relations sexuelles et n’avaient souvent pas été éduquées au plaisir.
L’hystérie d’aujourd’hui prend une autre forme : Elle touche les femmes comme les hommes certainement pas satisfaits sexuellement ou/et des personnes dans la séduction qui ne vont pas toujours au bout de la relation sexuelle mais qui ont à cœur de se mettre en scène avec cette incessante envie, ce besoin de plaire. L’hystérique aujourd’hui a peur de vieillir et érotise le moindre objet qu’il ou elle touche. L’image est primordiale et ils ont souvent ce que j’appelle un rapport « métonymique » au corps. Je me souviens de ce patient qui me disait tout aimer chez la compagne qu’il avait sauf ses pieds et que ça gâchait leur relation. Il l’avait d’ailleurs quittée parce que la vue de ses pieds lui devenait insupportable. Finalement quand une personne vous dit qu’elle a un type de femme ou d’homme, elle est dans un rapport métonymique à l’autre (la métonymie étant en littérature la figure de rhétorique qui consiste à prendre la partie pour le tout). C’est la métaphore qui devrait être trouvée en amour ou plus généralement dans une authentique rencontre, car la métaphore fait sens. On remarque aujourd’hui d’ailleurs que les sites de rencontre travaillent sur cette idée de critères et le rapport métonymique est clairement annoncé ici. L’idée est globalement (même s’il existe des différences entre les sites) d’avancer des critères pour parvenir à une adéquation presque parfaite.. Le slogan d’un de ces sites connus n’est-il pas « Etes-vous compatibles » ?
Notre société contemporaine génèrerait-elle des attitudes et comportements hystériques ?
Probablement en refoulant massivement les « questions afférentes au corps » et à la sexualité. Penser que nous sommes des esprits purs désincarnés et que l’activité sexuelle est un « bonus » produit à mon sens des déviances et de refoulements massifs qui mènent à des somatisations. Je me demande pourquoi il n’existe pas au collège des cours d’éducation sexuelle afin de poser les termes et définitions de chaque partie du corps féminin et masculin sans gêne et sans tabou. Nommer par exemple simplement le sexe féminin, le sexe masculin aurait pour conséquence pour les jeunes de ne pas avoir recours aux vulgarités d’usage quand il les désigne et du coup de considérer ces parties du corps comme « normales » et pas « malsaines » voire sales.
Elle est hystérique aussi car elle crée sans cesse des « désirs », des manques qu’elle ne parviendra jamais à combler. A l’instar du tonneau des Danaïdes, les vies de nos contemporains sont parfois tellement vides de sens et de matières à rêver qu’elles créent l’illusion que ce vide pourrait être rempli par des biens matériels.. alors on achète, on achète mais à peine un désir hystérique satisfait, un autre se présente et cette urgence de satisfaire tous ces désirs hystériques occupe fortement le champ du temps.. oui.. qu’est-ce que ça occupe..
Mais le désir n’a rien à voir avec cette forme d’acharnement hystérique à combler tous les manques.. Le désir est d’abord dénuement, et prise de conscience de ce manque inhérent à l’être humain. Avant même de m’interroger sur le désir, j’étais passionnée de poésie et en fin de première, au bac français écrit, un texte.. qui m’a bouleversée.
Ce texte est extrait des Nourritures terrestres d’André Gide.
Je vous demande de le savourer, de le lire tout bas et d’en ressentir l’énergie, celle qui infuse tout votre être comme des lumières d’étoiles dans une nuit mauve.
« J’ai vu la plaine après l’été, attendre ; attendre un peu de pluie. La poussière des routes était devenue trop légère et chaque souffle la soulevait. Ce n’était même plus un désir ; c’était une appréhension. La terre se gerçait de sécheresse comme pour plus d’accueil de l’eau. Les parfums des fleurs de la lande devenaient presque intolérables. Sous le soleil tout se pâmait. Nous allions chaque après-midi nous reposer sous la terrasse abritée un peu de l’extraordinaire éclat du jour. C’était le temps où les arbres à cônes, chargés de pollen, agitent aisément leurs branches pour répandre au loin leur fécondation. Le ciel s’était chargé d’orage et toute la nature attendait. L’instant était d’une solennité trop oppressante car tous les oiseaux s’étaient tus. Il monta de la terre un souffle si brûlant que l’on crut défaillir, et le pollen des conifères sortit comme une fumée d’or des branches. Puis il plut.
J’ai vu le ciel frémir de l’attente de l’aube… J’ai vu l’attente de la nuit…”
Nathanaël, que chaque attente, en toi, ne soit même pas un désir — mais simplement une disposition à l’accueil —. Attends tout ce qui vient à toi… » André Gide, Les nourritures terrestres.
Le désir, une disposition, une ouverture à l’autre, à l’événement, à ce qui peut advenir à chacun d’entre nous, sans croyance ni préjugés dans une forme d’évidence et de fluidité. Quelque chose de spirituel bien sûr, une énergie, une absence totale de contrôle, une synchronicité de toutes les cellules de notre corps vers le même projet, histoire d’une seconde..
Grégoire Delacourt décrit merveilleusement l’émergence du désir dans son très beau roman « Danser au bord de l’abîme » : L’héroïne fait une étrange rencontre qui va bouleverser sa vie..
« L’homme de la Brasserie André avait bousculé des choses en moi, il en avait même cassé quelques-unes, il avait réveillé certaines de mes urgences anesthésiées par la quiétude de ma vie.
Il m’avait rallumée.
Une minuscule étincelle peut enflammer des milliers d’hectares de forêt, et une simple pierre détourner le cours d’une eau, le rendre brusquement et joyeusement impétueuses. »
Le désir comme une urgence…
— Natalie Bourgeois